
La rédaction de SENS langue de bois vous propose de retrouver en intégralité et à l’écrit, un des sujets traités dans le dernier numéro de son magazine politique. Cette semaine, retrouvez l’enquête de la semaine réalisée par Mathilde Ferez sur le voyage en Inde de François Hollande.
Par Mathilde Ferez.
Les 14 et 15 févriers derniers, François Hollande a repris la course diplomatique qu’il avait mise en sourdine depuis le début d’année afin de se faire plus présent sur le territoire français. Il s’est en effet rendu pour la première fois depuis son élection en Asie, plus précisément en Inde, accompagné de six ministres et d’une soixantaine de chefs d’entreprises. Le jeudi à New Delhi où il a été reçu au palais présidentiel de Rashtrapati Bhavan ; le vendredi à Bombay, pour une rencontre avec des patrons indiens. C’est donc des accords politiques et économiques qui ont été au cœur de ce déplacement.
Des enjeux économiques.
La relation économique avec l’Inde est ancienne, et s’exerce traditionnellement dans les domaines de la technologie, de l’industrie spatiale et du militaire. Mais depuis la signature en 1998 d’un partenariat stratégique, les échanges ont évolué : de plus en plus d’entreprises françaises s’implantent en Inde pour profiter de sa croissance et l’aident en retour à construire les infrastructures qui lui manquent. Les chefs d’entreprises présents lors du voyage de François Hollande et les projets qu’ils entendent bâtir avec l’Inde sont symboliques de cette nouvelle dynamique. On comptait notamment parmi les patrons, le PDG de Dassault Aviation, Eric Trappier. Il est en effet responsable du futur grand accord que la France espère conclure avant la fin de l’année : la vente de 126 avions de chasse de type Rafale à l’Inde. La semaine qui a précédé la visite du président de la République, le chef d’état-major de l’armée de l’air indienne a évoqué une signature de ce contrat « avant la mi-2013« . L’autre grand contrat en cours est la construction de deux réacteurs nucléaires EPR par Areva à Jaïtapur, à 400 km au sud de Bombay.
Les accords économiques en cours entre la France et l’Inde mettent au jour une coopération économique trop souvent sous-estimée. Nous avons en effet tendance à ne voir que la Chine et ignorer le mouvement silencieux de l’Inde qui, à terme, pourrait bien rééquilibrer la puissance chinoise. Dans un article du Monde du 11 février dernier, le coprésident du groupe Euro-India, organisation chargée des relations économiques entre l’Europe et l’Inde, indiquait que, depuis quelques années, se dessine un mouvement important de relocalisation et de diversification des investissements français vis-à-vis de la Chine. Cette évolution se traduit notamment par des implantations françaises en Inde de plus en plus solides. On compte aujourd’hui 750 entreprises françaises en Inde qui emploient en tout 250 000 personnes. Le fait que François Hollande ait choisi l’Inde comme premier voyage officiel en Asie illustre le lien économique croissant entre la France et cette partie de l’Asie. Même si ce fut une visite éclair, l’Etat indien n’a, pour le moins, pas eu l’impression d’avoir été traité comme une « Chine de deuxième ordre» selon les dires d’un des principaux représentants du patronat français. Au-delà des simples intérêts économiques, François Hollande veut donc renforcer les relations politiques et diplomatiques que les deux pays entretiennent déjà.
Diplomatie et politique.
Sans des échanges sereins préalables, les accords en question n’auraient évidemment pas vu le jour. Les bonnes relations entre la France et l’Inde sont dues en partie aux accords ou soutien passés qu’ont exprimé les deux pays l’un envers l’autre. La France s’est en effet battue pour que l’Inde ait accès au nucléaire civil et elle soutient la candidature de New Delhi à un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU. Les deux pays collaborent également dans la lutte anti-terroriste. Le Ministre des Affaires Etrangères, Laurent Fabius, présent lors du voyage, a insisté sur la volonté française de continuer à favoriser la place de l’Inde sur la scène internationale. Il est même allé jusqu’à qualifier l’Inde de la « plus grande démocratie du monde ». L’expression emphatique du Ministre à propos de l’Inde n’est pas anodine. Le gouvernement français actuel sait qu’il doit se faire apprécier par les dirigeants indiens qui voyaient d’un bon œil Nicolas Sarkozy. Les deux visites effectuées par l’ancien président Sarkozy, en 2008 et en 2010, avaient en effet stimulé les relations franco-indiennes. Il s’était engagé à doubler en cinq ans les échanges commerciaux entre les deux pays et avait, lui aussi, porté haut et fort l’ambition indienne d’accéder au statut du membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies.
En outre, le début du mandat de François Hollande n’a pas immédiatement mis en confiance le pouvoir politique indien. Tout d’abord, peu après l’élection du nouveau président socialiste, Paris a annoncé le retrait des troupes françaises de l’Afghanistan. Cette décision a été mal vécue par New Delhi qui s’inquiète d’une re-talibanisation de l’Afghanistan après le départ des troupes occidentales. L’image du gouvernement français a été ensuite affaiblie avec l’affaire Montebourg-Mittal qui a éclaté à la fin de l’année dernière. La communauté indienne des affaires s’est dite profondément choquée par la polémique autour de la nationalisation des hauts fourneaux de Florange, propriété de l’Indien Lakshmi Mittal. A ce titre, il est intéressant de remarquer qu’Arnaud Montebourg, bien que Ministre du Redressement Productif, n’a pas été convié à ce voyage. En voulant renforcer les relations avec l’Inde, François Hollande a aussi pris soin d’éviter de réveiller les vieux démons. Cependant, alors que le président commençait sa visite diplomatique le jeudi 14 février, Arnaud Montebourg, invité de la matinale d’Europe 1, n’a pas changé de ligne. Il a maintenu la position ferme qu’il avait affirmée en novembre 2012 vis-à-vis de l’industriel indien. Dire qu’ « on ne veut plus de Mittal en France » ne lui parait pas « excessif au regard des méthodes de la famille Mittal » a proclamé le Ministre sur la même antenne. Et il est en effet important de rappeler que Lakshmi Mittal est, en réalité plus européen qu’indien : il ne possède pas de groupe en Inde et a officiellement le statut de résident britannique. Dans la même veine, c’est Najat Vallaud-Belkacem qui a été privée de voyage. Un temps envisagée, la présence dans la délégation de la ministre des droits des femmes n’a pas été retenue. Au vu des affaires de viols qui ont fait le gros de l’actualité indienne récemment, sa venue aurait pu être interprétée comme stigmatisante.
La prudence dont a fait preuve François Hollande lors de sa visite en Inde montre que les enjeux diplomatiques et géopolitiques priment sur l’enjeu économique ou militaire. Certes, les bonnes relations politiques sont indispensables à des échanges économiques fructueux. Seulement, on ne va pas qu’en Inde pour vendre des avions. Derrière cette vente potentielle, c’est la volonté, plus profonde, de rétablir de l’équilibre dans les relations géopolitiques mondiales. Dans le triangle des géants que sont l’Afrique, la Chine et l’Inde, cette dernière apparaît comme la clé d’un monde multipolaire. Si la France doit entretenir de bonnes relations avec l’Inde, c’est donc avant tout, pour construire, avec elle, sans néocolonialisme ni mépris, une alliance solide entre l’Inde, la Chine et l’Afrique de façon à maintenir les équilibres mondiaux.
Un sujet développé dans le dix-huitième numéro de SENS langue de bois.
La rédaction de SENS langue de bois vous propose de retrouver en intégralité et à l’écrit, un des sujets traités par la rédaction dans le dernier numéro de son magazine politique. Cette semaine, retrouvez l’enquête de la semaine réalisée par Mathilde Ferez qui revient sur la loi Taubira, c’est-à-dire le projet de loi donnant droit au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels, sujet polémique qui divise profondément les Français.
Par Mathilde Ferez.
« R ‘rêvez peut-être d’un enfant, y’en a plein les orphelinats, sauf que pour vous papa, maman, c’est juste interdit par la loi » chantait Renaud dans une chanson intitulée « Petits pédés » en 2002. Onze plus tard, les homosexuels vont peut-être enfin accéder à ce droit. Christiane Taubira a en effet mis au jour le 31 octobre dernier le projet de loi sur l’égalité des droits pour les couples homosexuels. Suite à cette annonce chacun y est allé de son avis tant dans les couloirs de l’Assemblée, des partis que dans la rue. Et ça continue ! Plusieurs manifestations, contre ou en faveur du projet, ont eu lieu au mois de décembre et janvier. Seulement les opinions sont souvent nourries de fantasmes et d’amalgames. Un retour précis sur le projet de loi et les réactions au sein du paysage politique s’avère nécessaire pour une meilleure lisibilité
Un point sur le projet de loi.
Le projet de loi qui entrera en discussion à l’Assemblée le 29 janvier prochain ne concernera que l’autorisation du mariage entre personnes de même sexe et l’adoption par des familles homoparentales. Après plusieurs débats, les socialistes ont renvoyé à un nouveau texte la question de la procréation médicalement assistée (PMA), qui permettrait à des lesbiennes d’avoir recours à l’insémination artificielle, une question qui touche à la bioéthique et demande des consultations nationales. La gestation pour autrui (GPA), c’est-à-dire le fait qu’une femme accepte de porter un enfant pour d’autres, encore illégale en France, n’est pas non plus prévue par le texte. Ainsi, la proposition de loi n’est pas un triptyque indissoluble qui regrouperait mariage, adoption et PMA comme le laissent parfois penser les débats que le projet a soulevé. Le « mariage pour tous » est davantage un diptyque qui comporte de réelles avancées pour les couples homosexuels. Le mariage constitue la première étape, la plus simple à réaliser. Une fois la réforme votée, il y aura un seul mariage, ouvert indifféremment à tous et imposant les mêmes interdits, les mêmes droits et les mêmes devoirs. En ce qui concerne l’adoption, il convient déjà de préciser que légalement, les homosexuels ont déjà le droit d’adopter. En effet, l’adoption est autorisée à « toute personne âgée de plus de 28 ans » et elle est dissociée du mariage dans le Code civil. Ce que changera donc le texte de loi c’est que les homosexuels pourront désormais adopter « à deux » afin que l’enfant ait deux papas ou deux mamans. Pour les enfants déjà adoptés, la loi permettra aux homosexuels mariés un changement majeur. Ils pourront dès lors adopter, comme tous les gens mariés, l’enfant de leur conjoint et devenir officiellement le second parent. La réforme mettra fin à ce que de nombreux homosexuels considèrent comme une injustice : élever un enfant en le considérant comme le sien propre sans qu’il y ait de reconnaissance juridique et légale de ce lien de filiation.
C’est finalement en ce qui concerne la parentalité que la loi promet les plus grandes avancées pour les homosexuels. Seulement, du côté des opposants, c’est surtout là que le bât blesse.
Réactions et actions.
Si « le mariage pour tous » est source de clivages, c’est essentiellement à propos de l’homoparentalité. C’est d’abord le clergé et certains pratiquants qui ont manifesté leur réticence vis-à-vis du projet. Bien avant la présentation officielle du texte, du côté catholique, le Cardinal Philippe Barbarin a exprimé sans réticence sa farouche opposition en considérant qu’accepter le mariage gay conduirait nécessairement à des dérives telle que l’autorisation de l’inceste. Le parti-pris de l’archevêque de Lyon représente une position extrême de la frange catholique. Même si bon nombre de catholiques grossissent les cortèges des manifestations des opposants, il ne faut pas non plus voir en eux de nouveaux croisés. En août dernier, un sondage IFOP montrait par exemple que 45 % des catholiques pratiquants étaient au moins favorables à l’ouverture du mariage aux homosexuels. En outre, lors de la dernière manifestation du 13 janvier, les représentants des religions n’ont pas officiellement appelé à manifester. Ce silence est le résultat d’une stratégie pensée et décidée en septembre dernier par la Conférence des représentants des cultes en France (CRCF). Les responsables religieux refusent que l’idée d’une coalition des religions contre le pouvoir en place se créé dans l’opinion.
En revanche, à l’UMP, on réagit avec moins de circonspection. L’opposition au projet de loi et les appels à manifester contre le « mariage pour tous » sont clairs et sans bavure. L’opposition de l’UMP à ce projet n’est en soi par particulièrement étonnante : la droite est traditionnellement plus conservatrice d’un point de vue social. Mais si on regarde de plus près les arguments de Jean-François Copé, là on s’étonne un peu. En effet, le premier argument du président de l’UMP est celui de la division que créé ce débat au sein de la société française. Que celui qui a adopté sans concession l’héritage de Nicolas Sarkozy, et l’a même parfois approfondi sans vergogne, exprime une préoccupation à propos d’un clivage social possible prête franchement à rire, mais d’un rire un peu jaune quand même ! Ce qui est gênant également dans l’opposition que l’UMP manifeste, c’est qu’on sent plus le parti pris que la véritable conviction. En effet, face à l’ampleur qu’a pris le débat, Jean-François Copé en a profité pour s’exprimer, soucieux de retrouver un semblant de crédibilité. Et l’UMP se veut même force de proposition : elle a soumis l’idée d’un référendum. Lors du débat au sein de l’Hémicycle le 15 janvier dernier, les députés UMP ont scandé le mot « référendum » tout en tapant sur leur pupitre alors que Christiane Taubira tentait tant bien que mal de s’exprimer. Mais une nouvelle fois, cette proposition amuse. Selon le professeur de droit public Guy Carcassonne cette revendication est « doublement insolite ». Tout d’abord parce qu’elle n’est pas conforme à la Constitution qui limite le champ d’utilisation de cette procédure à des sujets précis telle que l’organisation des pouvoirs publics ou les réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale dont le « mariage pour tous » ne fait pas partie. Puis, parce que, ironie du sort, le champ du référendum qui fut élargi une première fois en 1995, par la majorité de l’époque, RPR et UDF, fut fermé en revanche à une plus large ouverture à toute question de société. Le Parlement n’en voulut pas et prit soin, au contraire, de les écarter. Et rebelote en 2008 sous le mandat Sarkozy ! Les partisans UMP d’un référendum sur le mariage pour tous baignent alors aujourd’hui dans une situation paradoxale totale : ils nient l’impossibilité du référendum tout en oubliant que cette impossibilité a été délibérément voulue et maintenue par eux-mêmes.
Enfin, le premier parti de droite de France répète à l’envi que le pouvoir en place ferait mieux de se préoccuper de la situation économique de la France que d’une question comme celle du « mariage pour tous ». C’est ce même argument qu’a d’ailleurs prôné Marine Le Pen sur RTL au lendemain de la manifestation du 13 janvier. Et elle aussi propose un référendum. Les droites, l’extrême-droite et cette droite extrême, se retrouvent donc, une nouvelle fois, sur des questions sociales. On ne peut pas dire qu’elles aient tort de rappeler les urgences économiques auxquelles la France doit répondre. Parce que les réformes dites « sociétales » ne peuvent en effet pas servir d’alibi à l’inaction du pouvoir sur le terrain économique. Mais il semble encore plus malsain de considérer que ces réformes de société ne concernent qu’une minorité de « bobos » éclairés et de les opposer aux urgences sociales qui préoccupent la masse du « peuple ». Au-delà des questions légitimes que chaque citoyen peut se poser sur le devenir de la famille, il convient juste de rappeler que ce texte embrasse l’évolution de notre société et offre un cadre juridique et protecteur à une réalité de fait : plusieurs dizaines de milliers d’enfants sont élevés en France aujourd’hui par des couples homosexuels. Ainsi, ce n’est absolument pas une minorité de citoyens que concerne cette réforme. Face à cette réalité, peu d’arguments d’opposition au mariage homosexuel valent. Parce qu’il s’agit ici de la réalisation d’une égalité des droits, corollaire d’une certaine idée de la dignité humaine.
Une enquête développée dans le quatorzième numéro de SENS langue de bois.
La rédaction de SENS langue de bois vous propose de retrouver en intégralité et à l’écrit, un des sujets traités par la rédaction dans le dernier numéro de son magazine politique. Cette semaine, retrouvez à la une de l’émission, le sujet réalisé par Coline Hallier qui revient sur les enjeux complexes du conflit au Mali et sur l’intervention française décidée par François Hollande.
Par Coline Hallier.
Le Mali en tant qu’Etat existe des suites de la décolonisation française, depuis 1960. Ses frontières ont donc été tracées sans tenir compte des différentes ethnies qui cohabitaient dans le territoire, et sont purement géométriques. Géographiquement, il existe deux zones distinctes au Mali, séparées par le fleuve Niger. Au nord du pays on trouve un climat quasi-désertique, sub-saharien, tandis que la région du sud, sahélienne, est plutôt fertile. Ainsi, plus on descend dans le pays plus la population est dense et le maillage des villes resserré. Le nord est essentiellement habité d’ethnies nomades, arabo-berbères, dont les plus connus sont les Touaregs. Si aujourd’hui, un conflit armé existe entre le Nord-Mali et le Sud-Mali, ça leur est majoritairement dû. Néanmoins, contrairement à ce que l’on pourrait penser, les raisons profondes de cette dissension sont plus historiques et culturelles que religieuses, les Touaregs pratiquant l’Islam de manière très tempérée et accordant une large place aux femmes au sein d’une société qui, par ailleurs, pratique la monogamie et la filiation matrilinéaire. Les Touaregs sont radicalement différents des autres catégories de population qui vivent en Afrique du Nord. Ils ont leur propre langue, le tamashak, leur propre alphabet et une culture à part, ce qui explique ces dissensions. De surcroît, ils s’éloignent même physiquement de leurs voisins, étant essentiellement blancs de peau.
De nos jours, on trouve à peu près 1,5 millions d’individus répartis dans des tribus Touaregs, la moitié d’entre eux sont au Niger, un tiers au Mali et le reste dans d’autres pays frontaliers du Sahara. Or encore aujourd’hui, les Touaregs maliens revendiquent un Etat indépendant dans le Nord-Mali, estimant qu’ils possèdent une langue et une culture qui les séparent du reste de la population malienne.
Historiquement, il fut le dernier peuple Nord-Africain à résister à la colonisation française. Le caractère belliqueux de leurs tribus les conduisit à de maintes reprises à se révolter contre la domination française. Si les Français ont bâti une forteresse à Kidal, une ville dans la partie Nord Est du Mali, ils ont malgré tout eu beaucoup de difficulté à obtenir la reconnaissance des leaders touaregs les plus obstinés, qui en voulaient à la France de s’être emparée du commerce transsaharien, de prélever des taxes punitives et d’intervenir dans leurs relations avec les communautés sédentaires. En 1916 eut lieu la première grande révolte touarègue, celle de « Kaocen », qui fut fermement réprimée par l’armée française. Ensuite, à la veille des indépendances, en 1958, fut crée le MPA ( Mouvement Populaire de l’Azawad ) ( l’Azawad étant la région située au Nord Est du fleuve Niger, qui comprend les villes de Tombouctou, Gao et Kidal ), qui revendiquait déjà la constitution d’un Etat Touareg.
Mais lorsque la France laisse au Mali son indépendance et quitte le pays, en 1963, le MPA se fait écraser par l’armée malienne. La rébellion qui a, par exemple, éclaté en 1962 à Kidal et pris la forme d’une campagne d’attaques éclair de faible intensité, a malgré tout déclenché une réponse de grande ampleur de la part de l’armée du président malien de l’époque, Keïta. Des milliers de personnes ont dû fuir. Les massacres de civils, l’empoisonnement des puits et la destruction des troupeaux de bétail ont été bien documentés et sont couramment cités dans la littérature et la musique touarègues ainsi que dans les manifestes et les programmes des mouvements rebelles qui ont vu le jour par la suite. Une haine naît donc chez les Touaregs contre les Maliens. « Si c’était maintenant, les Ong auraient parlé de génocide et même de crime contre l’humanité », explique M. Diarra, un militant de l’Association malienne des droits de l’Homme.
En 1988 est fondé le MPLA, qui fait suite à la destruction du MPA. ( mouvement Populaire de Libération de l’Azawad ) et organise des rebellions sporadiques contre l’Etat malien de 1990 jusqu’en 1996, lorsqu’un traité de paix est signé à Tombouctou, les Touaregs brûlent symboliquement 3000 armes. Éphémère, ce traité durera dix ans. C’est en 2006 qu’une nouvelle révolte éclate, l’apparition de groupements terroristes dans ces régions ( l’AQMI, Al-Qaïda au Maghreb Islamique notamment ), effraie l’occident, encore sous le traumatisme des attentats du 11 Septembre et on craint des liens entre les deux contestataires. Ainsi, les accords d’Alger garantissant un plus grand respect au peuple Touareg sont signés, mais ils sont à peine respectés. Il se trouve que pendant ce temps-là, près de 5000 Touaregs sont enrôlés par l’armée Libyenne, dirigée déjà à l’époque par le général Khadafi, qui leur assure protection et respect. « La Libye est le pays des Touareg, leur base et leur soutien », avait-il déclaré en 2005 devant des chefs touareg qu’il avait invités à Oubari (centre-sud libyen). Les Touaregs y obtiennent une formation militaire, mais écopent aussi de l’endoctrinement islamique qui existe dans l’armée Libyenne. Ainsi, lorsque Mouammar Kadhafi est renversé en février 2011, des milliers d’hommes regagnent leur territoire, le militarise et l’islamise.
Un nouveau mouvement Touareg, issu d’une fusion entre plusieurs groupements naît en Octobre 2011, le MNLA ( Mouvement National pour la Libération de l’Azawad ). On peut remarquer que leur discours n’évolue guère, ils parlent de se libérer du colonialisme malien. Le président du MNLA, Mahmoud Ag Aghaly, déclare d’ailleurs que « les populations du Nord et du Sud Mali sont trop différentes pour composer un Etat ensemble […], nous en appelons à la communauté internationale afin qu’elle convainque le Mali de nous donner notre indépendance. »
Néanmoins, leur appel n’est toujours pas entendu. Pendant ce temps, d’autres mouvements intégristes islamistes naissent comme l’ANSAR DINE ou le MUJAO ( Mouvement de l’Unicité Jihadiste en Afrique de l’Ouest ) dont l’objectif est d’imposer la Charia ( les lois islamiques, basées sur une interprétation coranique ) et prennent de l’influence. Ainsi, en mars 2012, le MNLA s’allie officiellement avec ces groupements pour combattre l’armée malienne, tout en rappelant que la république pour laquelle ils se battent est basée sur les principes de la laïcité et de la démocratie. S’ensuit le début d’une véritable guerre civile au Mali qui débouche sur un coup d’Etat militaire à Bamako ( l’actuelle capitale du Mali ) le 21 mars 2012 et la proclamation de l’Etat indépendant de l’Azawad le 6 avril. Cependant, des dissensions internes apparaissent entre le MNLA et les groupements intégristes, qui parlait d’abord de n’imposer qu’une partie de la Charia mais finalement l’instaure entièrement dans une région qui n’est islamisée que modérément. ( la musique profane est par exemple interdite de diffusion dès le mois d’août ). Ces tensions relancent des combats armés, notamment dans la ville de Gao où le MNLA accuse une grande défaite au mois de juillet. Fin août, les islamistes avancent vers le sud.
Le conflit qui se déroule actuellement au Mali est complexe, de par la multiplicité des acteurs qui y participent, mais aussi de par la pérennité des régions et des cultures qui sont en jeu.
Ainsi, il y a à peu près une semaine, lorsque l’actuel président malien par intérim, Dioncounda Traoré voit que la situation militaire se dégrade rapidement pour l’armée malienne, que les insurgés se dirigent vers Mopti, le long du fleuve Niger, dernier verrou avant la capitale, Bamako, il appelle le président français, François Hollande, et lui demande une aide immédiate. En tant qu’ancienne puissance coloniale saharienne, la France est liée par des accords de défense à Bamako. De plus, en sa qualité de principal partenaire économique et premier bailleur de fonds du Mali et du Niger, elle se doit de contribuer à leur stabilité politique.Il ne faut en outrepas oublier que le Nord-Mali est la troisième région productrice d’or en Afrique. François Hollande décide donc, dès le 11 janvier dans l’après-midi d’engager l’armée française : c’est le début de l’opération Serval qui « durera le temps nécessaire ». L’opération a officiellement pour but de mettre un coup d’arrêt brutal à l’avancée des groupes jihadistes vers le Sud du Mali et d’assurer la sécurité des 5 000 ressortissants français présents dans le pays. Le nombre de militaires français actuellement déployés au Mali, 750 hommes, va augmenter. Au total, le contingent français pourrait atteindre 2.500 militaires, selon le ministère de la Défense. Toutefois, «le plus rapidement possible», les Français «laisseront la place aux Africains», a assuré le président de la République. «Ce sera à eux de conduire jusqu’au bout la reconquête du Nord», a-t-il répété. Le déploiement africain interviendra «dans une bonne semaine», a-t-il déclaré.
Dans le monde, l’intervention française est unanimement félicitée. L’OTAN salue « l’action très rapide de la France pour repousser l’offensive des organisations terroristes » et le président du Conseil Européen Herman van Rompuy soutient l’opération au titre qu’« il est urgent de stopper les terroristes et d’assister le gouvernement du Mali à retrouver le plein contrôle de son territoire ».
En France cependant, cette intervention prend une toute autre importance puisqu’il s’agit du baptême du feu pour le président Hollande en tant que chef des armées. Il est approuvé par la majorité du corps politique français, notamment l’opposition, ce qui change des attaques devenues habituelles qu’il subit sur la scène gouvernementale. « Contre le terrorisme la France doit parler d’une seule voix. Total soutien à l’intervention militaire de nos forces armées au Mali », a twitté par exemple l’ex ministre UMP Nadine Morano, quelques minutes après l’allocution de François Hollande depuis l’Élysée. Marine LePen, la présidente du FN, a elle souligné que cette intervention doit être soutenue « dans la mesure où notre pays a été appelé à l’aide par le gouvernement légitime du Mali en application d’une coopération de défense entre nos deux pays, dans une zone francophone ».
Du côté des quelques voix critiques ce vendredi 11 janvier, le député écologiste Noël Mamère a dit « s’étonner que le président de la République reproduise les mêmes méthodes que son prédécesseur en ne saisissant le Parlement qu’une fois les opérations lancées ».Pour le co-président du Parti de gauche, Jean-Luc Mélenchon, « l’intérêt d’une intervention militaire extérieure pour régler le problème posé au nord du Mali est discutable » et « en décider seul, sans en saisir préalablement ni le gouvernement ni le Parlement, est condamnable ».
On peut pour conclure évoquer les menaces terroristes qui inquiètent le pays. Près de 2/3 des Français pensent que l’intervention au Mali augmenterait les risques d’attentat selon un sondage du quotidien Le Figaro. Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, en appelle à la « vigilance » et à la « prudence ».
Un sujet développé dans le quatorzième numéro de SENS langue de bois.
La rédaction de SENS langue de bois vous propose de retrouver en intégralité et à l’écrit, un des sujets traités par la rédaction dans le dernier numéro de son magazine politique. Cette semaine, retrouvez à la une de l’émission, le sujet réalisé par Coline Hallier qui, dans le cadre de la deuxième partie du bilan politique de la rédaction, revenait sur un évènement politique majeur de l’année 2012, au niveau international, qui n’a pourtant pas marqué les mémoires : la décision de l’ONU de faire de 2012 l’année internationale du développement durable.
Par Coline Hallier.
Nous tenons un scoop pour cette fin d’année, en exclusivité sur TrENSistor : 2012 était l’année du développement durable. Ceci a été décrété en décembre 2010 par l’ONU, c’est donc au niveau international que s’est appliquée cette proclamation, avec les mesures qui s’en suivent. Pourtant, en France, qu’il s’agisse des membres du gouvernement, chargés de l’écologie ou non, ou de la scène médiatique, personne n’a abordé le sujet. C’est donc en avant-première nationale, avec un presque un an de retard, que nous étudierons ce concept “d’année du développement durable” et en analyserons le bilan.
Le discours tenu par l’ONU sur cet évènement est clair, il ”tous les États Membres [...] à saisir l’occasion qu’offrira la célébration de l’Année pour [...] réaliser les objectifs de développement arrêtés au niveau international [...] et assurer un développement durable et la protection du climat à l’échelon mondial, de s’attaquer à la question de l’énergie, et notamment de généraliser les services énergétiques modernes, de donner accès à une énergie d’un coût abordable, de veiller à l’efficience énergétique et à la durabilité des sources d’énergie et de leur utilisation, et d’encourager la prise de mesures aux niveaux local, national, régional et international ;” Il n’aborde néanmoins aucun chiffre, qui sont pourtant alarmants. En terme d’énergie, plus de trois milliards de personnes sont tributaires de la biomasse traditionnelle et du charbon pour cuisiner et se chauffer, ce qui, en plus d’engendrer une pollution atmosphérique importante provoque des risques sanitaires non négligeables. De surcroît, un milliard et demi ne disposent tout simplement pas de l’électricité et, même lorsque des services énergétiques modernes sont disponibles, ils sont trop coûteux pour des millions de personnes connaissant des difficultés économiques. Or des infrastructures publiques comme des écoles ou des hôpitaux ne peuvent correctement fonctionner sans énergie et cela réduit donc la qualité de vie des populations concernées.
En termes environnementaux, les modes actuels de production et de consommation d’énergie non durable menacent l’environnement à l’échelle locale et mondiale. Les émissions de la combustion fossile sont la cause principale du changement climatique, de la pollution de l’air urbain et de l’acidification des sols et de l’eau. La réduction des émissions de carbone liées à la consommation d’énergie est une priorité.Étant donné que l’économie mondiale devrait doubler de taille au cours des vingt prochaines années, la consommation mondiale de l’énergie augmentera également de manière significative si l’approvisionnement énergétique, la conversion et l’utilisation continuent d’être inefficaces. C’est contre cela que l’ONU veut lutter, et a mis cette année 2012 sous le signe de l’écologie, dans l’objectif de penser les sources d’énergie renouvelables et d’améliorer l’exploitation et la consommation des combustibles fossiles, notamment par le biais d’une coopération entre les pays développés et ceux en voie de développement. Le problème se pose au niveau mondial, c’est donc à chaque pays d’en prendre conscience.
Pourtant, cette année fut plus un synonyme de fiasco écologique plutôt qu’un symbole dans la poursuite d’un développement durable. Nous sommes bien loin du premier “sommet de la Terre”, en 1972 à Stockholm, il y a précisément 40 ans. C’est à cette époque que l’écologie est apparue, avec le soucis de préserver de l’environnement pour les générations futures. Ce souci n’a pas disparu aujourd’hui, mais il a été secondé d’une désillusion profonde qui enraye toutes les tentatives d’instaurer un développement durable international. En 2012 il y a eu deux sommets de la Terre. Les deux se sont soldés d’un relatif échec, tout d’abord du à l’absence de répercussions et de médiatisations de tels évènements, puis aux problèmes de la politique au niveau international. Le premier, “Rio + 20” ( en rapport avec la première conférence de Rio qui avait eu lieu 20 ans plus tôt ) s’est déroulé du 20 au 22 juin. Bien qu’ayant été considérée comme “trop importante” pour échouer par Ban-ki Moon, le Secrétaire général de l’ONU, cette conférence « est éclipsée par les crises politiques et économiques sévissant dans le monde »selon le New-YorkTimes, qui justifie ainsi le désintérêt de l’humanité pour l’environnement. Le Guardian explique, lui, que « le temps de l’espoir et de l’idéalisme est fini ». Ces deux arguments soulignent néanmoins l’ignorance de la population mondiale en ce qui concerne le développement durable. Par exemple, un autre conférence internationale sur le développement durable s’est tenue à Doha, la capitale du Qatar, la semaine dernière ( du 26 novembre au 8 décembre ). C’est d’ailleurs surtout dans cette dernière que s’est vérifié le second problème auquel sont confrontés les nations y participant : les relations internationales. Chaque Etat défendant ses intérêts en oublie l’objectif commun. Barack Obama demandant une rallonge budgétaire de 60 milliards de dollars au Congrès pour les régions touchées par l’ouragan Sandy, la même somme qui a été refusée aux pays en voie de développement pour les aider à améliorer leur industrie énergétique, crée de véritables rancœurs.
D’autres pays s’investissent sur le plan international, mais sans répercussion à l’échelle de leur territoire. C’est le cas de la France qui, traversée par des élections présidentielles durant l’année 2012, a fait de l’écologie le cadet de ses soucis. Loin derrière le pouvoir d’achat ( qui préoccupe 42 % des français selon une enquête BVA ) et le chômage ( 30 %), l’écologie intéresse, à la veille des élections, 3 % de la population. Eva Joly, la candidate d’Europe Ecologie Les Verts, qui prônait un « Objectif zéro OGM, zéro gaz de schistes, zéro autoroutes supplémentaires », elle voulait en outre atteindre 20 % des surfaces cultivées en bio, 100 % d’aliments bio dans les cantines, les crèches et les maternelles d’ici 2017 et réduire les pesticides de 50 % d’ici à 2018, a totalisé 2,31 % des voix aux élections présidentielles. C’est un déclin progressif depuis 2002 où Noël Mammère avait fit un score de 5,25 %. Cela souligne la perte d’importance qu’accordent les français à l’environnement, chacun des candidats en ayant très peu parlé par exemple pendant la campagne. L’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima survenue un an plus tôt au Japon souleva le problème du nucléaire français, dont les candidats parlèrent peu finalement. Hollande proposa par exemple de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % à 50 % à l’horizon 2025 et de fermer la centrale nucléaire de Fessenheim. Ainsi, même si au niveau médiatique les préoccupations environnementales n’ont pas une place importantes, des mesures concrètes sont prises.
François Hollande a été élu aux élections présidentielles et a placé Delphine Batho, à la tête du ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie. Cette dernière a mis en place une feuille de route de la transition écologique du pays, et estime qu’au jour d’aujourd’hui, 30 % des engagements inscrits dessus sont déjà tenus. Le gaz de schiste ne sera pas exploité dans le quinquennat de François Hollande et des systèmes de Bonus/Malus liés aux impacts environnementaux ont été mis en place sur les automobiles et seront généralisés à toute une gamme de produits. De surcroît, pour encourager l’industrie à faire dans l’écologie, des emplois « verts » seront crées. De surcroît, la recherche d’énergies renouvelables sera valorisé dans l’Enseignement Supérieur, avec des créations de postes dans ce domaine aussi. C’est donc un bilan plutôt positif en terme d’écologie qu’enregistre le gouvernement de François Hollande après 6 mois.
C’est d’ailleurs pour marquer le coup que, le 6 décembre dernier, le président de la République a choisi Nicolas Hulot comme « envoyé spécial du président de la République pour la protection de la planète ». Nomination très controversée car le personnage l’est tout autant : certains écologistes lui reprochent tout d’abord sa marque « Nicolas Hulot » et ses produits dérivés, son émission télévisée « Ushuïa » ( qui vulgarise pourtant l’écologie au grand public ) et sa Fondation pour la nature et l’homme, dont les partenaires sont de grands industriels comme EDF ou L’Oréal. De surcroît, ses multiples interventions sur la scène politique ont désacralisé le personnage d’écologiste pour en faire une personnalité française connue, c’est d’ailleurs la 10ème préférée des Français. Mais là encore où un problème se pose, c’est qu’il est certes connu des français, mais est ignoré au niveau international. C’est tout ce qui fait redouter une simple « opération de communication politique », à Daniel Martin, ancien élu EE-LV, dans une tribune publiée par le Nouvel Observateur, destinée à prouver l’importance que l’Etat accorde à l’environnement auprès de la population et des écologistes.
Au niveau international, 2012 déçut de nombreuses espérances. L’année du développement durable n’enregistra que peu de progressions en terme de mesures prises et renforça essentiellement les désillusions face à l’écologie. Le nihilisme ne fait heureusement pas encore l’unanimité, en France par exemple, des tentatives discrètes mais concrètes sont faites en terme de développement durable. De surcroît, de nombreuses personnalités s’engagent encore pour la défense de l’environnement, ainsi même si les gouvernements ne s’accordent pas entre eux, la population mondiale le pourra peut-être.
Une enquête développée dans le douzième numéro de SENS langue de bois.
La rédaction de SENS langue de bois vous propose de retrouver en intégralité et à l’écrit, un des sujets traités par la rédaction dans le dernier numéro de son magazine politique. Cette semaine, retrouvez à la une de l’émission, le sujet réalisé par Mathilde Ferez qui, dans le cadre de la première partie du bilan politique de la rédaction, revenait sur l’évènement politique marquant de l’année 2012, les élections présidentielles.
Par Mathilde Ferez.
Le challenge de cette semaine fut de revenir sur l’évènement politique marquant de l’année 2012. Pas de doute, en cette fin d’année, bien que l’imbroglio à l’UMP pourrait presque lui piquer la vedette, on peut dire que c’est l’élection présidentielle qui a principalement animé le débat politique ! Retour en quelques dates-clés sur ce rendez-vous politique si franco-français.
Candidatures et candidats.
Par où commencer ? En effet, les ambitions présidentielles et les stratégies des candidats pour atteindre le sommet de l’Etat ne commencent pas au 1er janvier 2012. En outre, des événements, en dehors du cadre officiel de la campagne, mais qui la précédent immédiatement, peuvent modifier les présupposés de départ.
A ce titre, c’est inévitablement la date du 15 mai 2012 qui résonne. Dominique Strauss-Kahn, l’homme providentiel dont une large du Parti Socialiste attendait le retour, est accusé d’agression sexuelle par le procureur de New York. Quel que soit le degré de culpabilité de l’ancien ministre de Lionel Jospin, ses chances de remporter la présidentielle se sont envolées. Les cartes sont rebattues au PS : Manuel Valls qui s’était rangé derrière l’homme du FMI peut relancer sa candidature ; Ségolène Royal que DSK entendait circonvenir se retrouve en position d’arbitre ; Martine Aubry doit, dit-elle, « faire face à ses responsabilités » et Arnaud Montebourg change son fusil d’épaule. François Hollande, demeure bien évidemment dans la course, mais avec, désormais, un nouvel avantage.
Ce candidat, que certains se plaisaient à désigner « par défaut », ne le sera plus le soir du 16 octobre 2012. Elu avec 56,57 % des suffrages par les militants socialistes et les sympathisants de gauche contre Martine Aubry, François Hollande devient le candidat officiel de la gauche française. Ce nouveau mode d’élection, dont usaient déjà la gauche italienne, confère un véritable crédit à l’ancien Premier secrétaire du Parti Socialiste. C’est plus largement le parti qui jouit d’une aura nouvelle. L‘organisation de la Primaire citoyennea tout bouleversé : les courants, les synthèses, les programmes, les dirigeants. Plus rien ne sera comme avant. En soumettant le choix de son candidat élyséen à la volonté populaire, la vieille organisation d’élus et de militants héritée de la geste mitterrandienne s’est transformée en une toute nouvelle machine à conquérir l’Élysée. En ce mois d’octobre 2012, l’idée que la gauche revienne au pouvoir devient véritablement plausible. Et même si le début de la campagne n’a lieu qu’à partir du 9 avril dans le calendrier officiel, François Hollande a du temps pour s’implanter comme l’homme fort de la présidentielle.
A droite, on joue d’une autre tactique en revanche, celle de la Blitzkrieg. Nicolas Sarkozy veut remplir son rôle de président jusqu’au dernier moment. Alors ce n’est que le 15 février qu’il se déclare officiellement candidat sur le plateau de TF1 en pariant sur une campagne-éclair. Mais entre-temps, François Hollande avait déjà marqué des points en tant que présidentiable. Son premier grand discours du 22 janvier au Bourget s’est soldé par une véritable réussite dans l’opinion. Celui qui défendait une « gauche molle », celui que l’on prenait pour un homme falot devient offensif et gagne en charisme. La gauche parvient à recréer l’espoir lorsque François Hollande propose de s’attaquer à cet « ennemi sans visage », «le monde de la finance ». En outre, le mois de janvier a aussi été celui de l’annonce, le 13 janvier, de la perte du triple A de la France. Dans les jours qui suivent, Nicolas Sarkozy subit le contrecoup de cette annonce. Un sondage BVA pour Le Parisien montre que, désormais, les Français accordent plus de crédibilité à François Hollande qu’à Nicolas Sarkozy pour résoudre les problèmes de la crise. Et l’intervention du l’ancien président le 29 janvier sur 9 chaînes de télévision ne résout rien. Il lie le destin de la France à celui de l’Allemagne et revient sur le projet de TVA sociale sans rassurer l’électeur.
La bataille est lancée.
Une fois, les deux candidatures déclarées, c’est de l’autre, de l’opposant démasqué qu’il faut se démarquer. Les stratégies des deux candidats principaux s’aiguisent : l’un renforce celle déjà adoptée en 2007, et poursuivie pendant le quinquennat ; l’autre joue sur le thème de la « normalité », qualité rassurante, loin du faste et du « bling-bling » sarkozyste. Une dizaine de jours après la déclaration officielle de Nicolas Sarkozy, le 27 février, François Hollande lâche une grenade sur le plateau de «Parole de candidats ». Le candidat de la gauche veut faire rupture avec la promotion de la valeur « argent » : il propose de taxer les plus hauts revenus à 75 % au-delà d’un million d’euros par an. En ciblant les très hauts revenus, le candidat socialiste entend s’opposer au candidat du Fouquet’s. C’est cette même volonté qui le 24 février, à Florange l’avait amené à soutenir les entreprises en difficulté : et oui, ce 24 février 2012, François Hollande avait bien promis une loi obligeant un industriel se désengageant d’une usine française à la céder à un repreneur ! Nicolas Sarkozy, en revanche, continue de creuser son sillon à droite. Il feint d’ignorer dans un premier temps les propos tenus par Marine Le Pen le 21 février au cours d’une visite surprise au marché de Rungis. La présidente du Front National avait déclenché une polémique en affirmant que toute la viande distribuée en Ile-de-France était halal. Mais dix jours plus tard, il prônera l’étiquetage de la viande halal et casher. Et à François Fillon de renchérir en «suggérant aux juifs et aux musulmans de revenir sur les « traditions ancestrales » d’abattage rituel des animaux, qui ne correspondent plus aujourd’hui « à grand-chose » selon l’ancien Premier Ministre.
On joue avec le feu, avec la Flamme à droite. Et lors d’un déplacement début mars en province, à Bayonne, Nicolas Sarkozy se brûle les doigts : il est accueilli sous les huées. Mais, passé ce petit incident, le candidat de l’UMP reprend des forces et donne son premier grand meeting de campagne le 9 mars à Villepinte. Pendant près d’une heure, Nicolas Sarkozy défend son bilan. Il sent bien cependant qu’un vent nouveau à commencer à souffler et que l’aide des militants est plus que jamais essentielle dans le court temps qu’il lui reste : « aidez-moi ! Aidez-moi ! Nous avons deux mois pour bousculer les certitudes, deux mois pour tout renverser, deux mois pour les faire mentir ! » lance-t-il à la salle. Après ce premier grand meeting, les intentions de vote changent peu. Un faible sursaut de Nicolas Sarkozy puis la même dynamique reprend. L’affaire Merah et les tueries qui l’accompagnent du 11 au 19 mars à Toulouse et Montauban menacent le doux déroulement de la campagne. Nicolas Sarkozy et François Hollande suspendent le jeu politique pendant deux jours, alors que les autres candidats continuent. Mais l’unité nationale n’est qu’une brève illusion. Nicolas Sarkozy ne profite pas d’une circonstance qui lui aurait permis de remettre ses habits de Président. Et Hollande parvient à trouver le ton juste pour réagir à un événement tragique. Si il y a trouble pour François Hollande lors de ce mois de mars, c’est davantage en raison d’une extrême-gauche qui semble prendre de l’ampleur : plusieurs dizaines de milliers de personnes soutiennent Jean-Luc Mélenchon en marchant depuis la place de la Nation pour « reprendre la Bastille » et militer pour la « VIe République », à Paris, le 18 mars. A droite, certains membres de l’UMP, que l’on retrouvera d’ailleurs dans le camp Fillon lors de la guerre des chefs, marquent une distance par rapport à la tactique Buisson. Ils souhaitent ouvrir le parti vers le centre, non vers la droite extrême. C’est Valérie Pécresse par exemple, ancienne porte-parole du gouvernement, qui estime le 26 mars dans le Figaro une éventuelle nomination de François Bayrou à Matignon en cas de réélection de Nicolas Sarkozy.
Mais les élans des autres partis ne troublent que de manière sporadique les deux grands. A une semaine du premier tour, le 15 avril, on ne parle que d’eux, lorsqu’ils s’affrontent par meeting interposés, l’un à Vincennes, l’autre à la Concorde. Et le premier tour du 22 avril confirme le poids du bipartisme : malgré un score élevé du Front National et une renaissance modeste de l’extrême gauche, le PS et l’UMP demeurent majoritaires. L’UMP de Nicolas Sarkozy, la perdante de ce premier tour, tente le tout pour le tout dans les deux semaines qu’il lui reste : c’est de la droitisation en concentré. Le candidat de l’UMP s’approprie le 1er mai et transforme cette journée en bras de fer avec les syndicats. Sur une place du Trocadéro noire de monde, il revendique le droit de manifester sous « les drapeaux tricolores ». Le lendemain voit s’affronter les deux candidats lors du fameux débats d’entre-deux tours. Deux visions, deux style surtout s’affrontent : l’anaphore « moi président » de François Hollande marque les esprits. C’est le futur président que l’on voit s’exprimer. Il affiche une détermination douce, définit clairement comment il perçoit la fonction, tantôt en refusant le modèle sarkozyste qui consiste selon lui à « être chef de tout et en définitive responsable de rien », tantôt en s’affirmant en président garant « d’une proximité avec les Français ».
Le dimanche 6 mai confirme la dynamique du débat : François Hollande est élu avec près de 51 % des suffrages exprimés. L’écart de point n’est pas énorme mais le changement l’est : la gauche revient au sommet de l’Etat, fait inédit depuis 1995. En revanche, les images le soir du 6 mai ne semblent pas inédites : des roses à Solferino, une foule bigarrée à la Bastille ont un parfum de mai 1981. Mais l’espoir n’est sans doute pas tout à fait le même, parce que le contexte est différent. La jeunesse ne rêve pas d’un monde nouveau, mais d’un monde moins mauvais. De paroles apaisantes et d’actes justes. De trouver un logement et si possible un travail. Elle sait bien que le nouveau président ne peut pas tout et, d’ailleurs, c’est l’un des tours de force de sa campagne, il n’a pas promis grand-chose. Alors on s’étonne un peu aujourd’hui de l’expression d’une rapide déception. Il y a bien sûr des désillusions depuis que la coque du « président normal » s’est heurtée au réel. Mais nous sommes aujourd’hui à six mois de cette élection. Peut-être paraît-il simple, voire simpliste de le rappeler mais six mois ce n’est que le début des cinq ans. Et ce laps de temps ne représente rien pour une vie politique bien menée, c’est-à-dire celle qui allie réflexion et efficacité. Les questions politiques ne se résolvent pas en un clic, même si on a parfois voulu nous le faire croire pendant le mandat précédent. Un peu de patience, une grande vigilance et à dans cinq ans pour juger si cette France promise est enfin de mise !
Une enquête développée dans le dixième numéro de Sens langue de bois.
La notion de don est d’une grande richesse. La preuve : l’éditorialiste de l’émission ExistENS Pauline Claudot, emportée par son inspiration et par sa plume, a écrit une chronique si longue que nous n’avons pu la retransmettre à l’oral dans son intégralité. La voici donc par écrit, afin que vous puissiez compléter votre réflexion sur le don et, pourquoi pas, y trouver vous-même une source d’inspiration pour une histoire au coin du feu lors de la veillée de Noël …
Le Don
« Donner, c’est donner, et reprendre, c’est… » : et reprendre, ce n’est pas simplement voler, c’est surtout anéantir, annihiler l’essence même de ce qui fait le don : le renoncement à une chose au profit de la personne à laquelle on donne. Oui : donner, c’est renoncer, perdre, faire le deuil de ce dont on se déleste ; donner, c’est accepter qu’une partie de nous-même – qu’elle soit matérielle ou immatérielle – meurt ; et, parfois, c’est admettre que ce soit notre être tout entier, corps et esprit, qui meurt : on donne sa vie comme on donne un livre, un vêtement, un bijou, comme on donne du temps, de l’énergie, de l’aide.
La comparaison n’est pas cavalière et ne signifie pas que « qui donne un œuf, donne un bœuf, donne sa vie » ; non. La comparaison se fonde sur l’analyse d’un processus et de ses conséquences : donner est et reste un acte qui met en présence deux instances – individus ou non, personnes morales ou physiques, peu importe –, deux instances donc : celui qui donne et celui qui reçoit ; entre eux deux, un tiers, un lien : ce qui est donné. Mais, une fois l’acte de donner accompli, que se passe-t-il ? Le calcul est simple : celui qui a donné / ne possède plus / ce qui a été donné / qui appartient désormais / à celui qui recevait. On le voit : le lien est rompu dans la nouvelle prise de possession, celui qui a reçu tient le don bien en main, celui qui a donné a les mains vides, et, surtout, entre eux deux, plus rien. Le don – donc – perte pour l’un, gain pour l’autre, nécessairement. Conjugué au présent, donner est une relation ; au passé, c’est une rupture. Le don, une solitude ?
Mais, à y regarder de plus près, l’acte de donner apparaît pourtant, a contrario, comme l’expression d’un refus d’isolement, voire comme un instinct grégaire, en tout cas : une volonté d’intégration à la communauté des hommes. Pensons à des termes voisins du substantif « don » qui, sans s’y superposer, s’y associent. Pensons ainsi à : « cadeau », « présent », « offrande » ; il semble bien, en effet, qu’à leur manière, ce soient tous des dons : j’offre des cadeaux de Noël à mes enfants, des présents à mes amis pour leur anniversaire, je fais une offrande à Dieu. Mais en quoi – me direz-vous – cela est-il une manière d’entrer en contact, de nouer une relation avec autrui ? En quoi cela témoigne-t-il de mon appartenance à un groupe humain, ou à l’humanité en soi ? La réponse réside peut-être dans la dimension symbolique de ces formes de don. Les cadeaux, les présents, les offrandes ne sont pas simplement des objets que l’on donne à l’autre ; ils sont, aussi sinon surtout, porteurs d’un sens qui a partie liée avec les conscients et inconscients tréfonds de l’individu : ses amours & ses haines, ses principes & ses croyances, ses souvenirs & son devenir – comment, autrement, aimer cette breloque, ou ce pull hideux, que notre mère aujourd’hui décédée nous a offert il y a de cela vingt ans ? Les cadeaux, les présents, les offrandes sont, aussi, les vecteurs d’une histoire, d’une culture, d’une spiritualité ; l’objet, ici, est le support concret de principes abstraits ; il est, en fait, un moment ; il est du temps : temps de célébration, temps de recueillement, en tous les cas : un hommage et une communion ; un rituel. Il témoigne en effet d’une ou plusieurs valeurs, qui peuvent être aussi bien affectives, sociales que morales ; ces valeurs, ce sont précisément ce que ces hommes qui donnent et qui reçoivent partagent. Le don, donc, suppose une sociabilité première, sociabilité humaine fondamentale à l’origine d’un fonds culturel, commun à tous les hommes ou à un groupe d’hommes ; sociabilité, aussi, à l’origine de toutes les histoires familiales, prérogatives des membres d’une même famille. Le don : un patrimoine.
Ainsi, le don n’est pas, à proprement parler. Non : qu’on se place du point de vue de celui qui a reçu ou de celui a donné, qu’on se situe dans le présent de l’acte ou dans l’éternité de la possession, le don, toujours, représente. Il rappelle à notre bon souvenir la personne qui a été si généreuse, il prolonge le sacré du rituel dans le quotidien prosaïque, il nous fait revivre l’instant où le don est passé de main en main. Le don ne saurait plus être rupture ; via la mémoire, il actualise sans cesse le lien premier. Un morceau d’éternité. Donner & recevoir, c’est s’unir pour la vie.
Qu’en est-il, cependant, de la fameuse gratuité du don ? Nous disions : donner, c’est renoncer, perdre, mourir un peu. L’autre, donc, y gagne. Mais celui qui donne ne gagne-t-il vraiment rien ? Ici se dessine subrepticement la perversion du don : l’échange. La relation initiée et toujours renouvelée par le don se mue alors en réciprocité. La réciprocité est, en effet, le moteur même de l’échange, celui-ci présuppose celle-là. La sociabilité dont il était question tout à l’heure trouve, par là même, une explication, une justification, une bonne raison comme on dit : pour un individu seul, fréquenter les autres et nouer des contacts avec eux est profitable, il y trouve un intérêt et même un bénéfice, immédiat ou reporté, mais, en tout cas, bien souvent attendu. Donner, ainsi, ce ne serait pas seulement faire du bien à autrui mais aussi, tout simplement, à soi-même. S’il est clair que vendre, louer, ou même troquer, bref : que tout échange marchand n’est pas de l’ordre du don, il est moins certain en revanche que ce que nous appelions précédemment dons – cadeaux de Noël, présents d’anniversaires, offrandes sacrés – soient encore des dons si nous prenons en considération le fait qu’en réalité, aucun n’est gratuit et que, non contents d’avoir une bonne raison – célébrer, honorer, féliciter –, ils impliquent bien souvent l’échange en invitant à la contrepartie voire en faisant de celle-ci une condition ou la motivation même du don : j’offre un cadeau de Noel à ceux dont je sais qu’ils m’en offriront aussi, je fais une offrande à Dieu pour qu’il me vienne en aide. Drôle de don qui exige pour être accompli que celui qui reçoit nous rende au moins la pareille ! Que dire alors de ces prétendus dons qui ont pour motivation, sinon, exclusive, tout au moins première, celle d’assouvir des penchants égoïstes au lieu de se rendre à l’altruisme que l’acte de donner non seulement présuppose mais réalise. Pensons à ceux qui donnent pour se débarrasser, pour qui donner revient à jeter : l’autre n’est plus celui qui reçoit mais, bien plutôt, mon instrument ; un réceptacle, un récipient : ma poubelle, mon vide-ordures, les toilettes où je déverse ma merde : je me déleste moi-même, certes, mais ce non par renoncement, mais par besoin. Pensons aussi à ces situations limites, parfois illégales, où le don, sous le doux mais coupable nom de « cadeau », ne se trouve être rien d’autre que la triste rémunération d’un sale boulot : les dessous de table, les pots-de-vin – et, ce faisant, ce n’est pas seulement le flic, le juge ou le journaliste qu’on corrompt, mais bel et bien l’intégrité même du don en soi qu’on entame. Rien n’est pire, cependant, que le don qui se dit tel, se présente comme tel, mais n’en est pas un ; ici, le don est costume, couverture, déguisement : c’est offrir des fleurs à sa copine pour rattraper un rendez-vous manqué, à sa femme pour se faire pardonner une tromperie ; c’est faire l’aumône non par charité mais pour sauver son âme, ce sont le commerce des indulgences et le pari de Pascal. Don outil, don bouffonnerie. Un cache-sexe.
Des expressions lexicalisées comme « c’est donnant donnant » ou « j’ai assez donné ! » trahissent bien le caractère factice de ce qui se présente comme don. « Donnant donnant », formule scellant l’accord qui doit présider à l’échange à venir, exhibe l’attente de la contrepartie, signifiant : j’accepte de te donner si tu me promets de me donner en retour. « J’ai assez donné ! » signale la colère ou la déception de celui qui certes a donné – c’est-à-dire fourni des efforts, sacrifié du temps – mais ce dans le but d’obtenir quelque chose : une bonne note, une médaille, un merci ; la logique est comptable, qui souhaite un retour sur investissement, et, si celui-ci fait défaut, ce prétendu don est vécu et présenté sur le mode du dommage qui alors appelle une réparation ; imaginons Caïn qui, par ses productions, honore Dieu au moins autant que son frère, Abel, mais sans jamais parvenir à être le premier dans le cœur divin : l’investissement est vain, la réparation sera de tuer le rival. Il ne sert de rien : Dieu n’est pas un placement ; à Dieu, on donne et on se donne.
Le vrai don, lui, ne demande donc ni contrepartie ni compensation. Ni récompense ni remerciement non plus. Le don en personne, le summum du don, ce serait alors de donner à celui dont on sait qu’il est un ingrat. Que nous enseigne en effet la parabole de l’enfant prodigue sinon le fait que la vérité du don se situe dans la sincérité de celui qui donne et non dans la reconnaissance de celui qui reçoit ? La conclusion semble injuste : l’enfant qui s’est le plus moralement comporté ne reçoit rien, l’enfant indigne est fêté et traité comme un prince. Pourtant, à bien y réfléchir, la leçon n’est pas à tirer du comportement des fils, mais bel et bien de celui du père, et la répartition des rôles, pédagogiques, de modèle et contre-modèle ne se fait pas entre les deux enfants, mais, bien plutôt, entre le père et le fils qui lui a été fidèle. Tandis que ce dernier consacre son temps et son énergie à son père et en attend une récompense ou, au moins, une reconnaissance, le père, lui, donne et pardonne au fils ingrat. Le vrai don, en effet, n’exige rien en retour ; il ne se souvient pas, il ne prédit pas ; une évidence. Ainsi, si le don tisse entre deux êtres un lien à vie, l’acte lui-même est unilatéral, tout entier tourné vers l’autre, et atemporel, sans attente déterminante en amont ni retour obligé en aval. Invisible, le vrai don ne se montre pas ; ineffable, il ne se dit ni ne se pense. Une discrétion – au point parfois que l’autre ne s’aperçoit même pas de son existence tout en jouissant, pourtant, de ses effets. C’est là tout l’intérêt du don au sens de talent, de qualité exceptionnelle : ce type de don, d’où qu’il vienne, est certes la prérogative de l’homme qui le possède mais il ne prend tout son sens que dans son utilisation qui est aussi un partage. Avoir le don de peindre, c’est faire don d’une beauté à contempler, par exemple. L’art, de part en part, est don.
Cependant, notons que s’il n’attend pas de retour, le don peut avoir un effet, une suite : la joie. En effet, la question du bénéfice du don se pose aussi sous l’angle de la conséquence, et non pas forcément ni simplement sous l’angle de la motivation ou du but. Si certains donnent pour obtenir quelque chose en échange, si certains donnent par politesse, orgueil, vantardise, et si ceux-ci en tirent du plaisir, ce n’est pas parce qu’ils sont heureux d’avoir donné mais parce qu’ils sont satisfaits d’avoir atteint leur but. Or, dans le cas du don authentique, la joie n’est pas un contentement : elle est une libération, une abnégation et un dévouement. Celui qui ressent du bonheur à donner et à voir l’autre recevoir éprouve ce faisant son humanité la plus forte et la plus véritable. La capacité à renoncer à une chose pour l’offrir à autrui et être heureux de voir autrui bénéficier de cette chose à laquelle nous avons renoncée, c’est non seulement se réjouir du bonheur de l’autre mais aussi se réjouir de le voir en possession de ce dont, par là même, nous nous privons. Expérience de liberté, aussi, que cette privation qui est, en fait, la fin d’un attachement, un détachement, parfois jusqu’à l’arrachement. Est-ce à dire que celui qui donne doive en souffrir ? Prenons l’exemple d’Abraham et Isaac. Dieu demande à Abraham de lui offrir en sacrifice son fils unique et chéri. Abraham souffre de devoir renoncer à cet enfant auquel il tient tant mais, finalement, accepte et s’apprête à, ni plus ni moins, tuer Isaac. Dieu l’arrête au dernier moment et le dispense du sacrifice. Que comprenons-nous ? Plusieurs choses sans doute. Au moins une en tout cas : donner ne doit pas être une souffrance. Il est fort de renoncer à une chose que l’on aime, que l’on adore. Mais il est bien plus fort encore de le faire sans douleur. Car la beauté du don ne saurait résider dans le mal – celui que ressentirait celui qui donne – mais dans le bien – celui du bénéficiaire. Il n’y a pas de don malheureux.
Cependant, l’histoire d’Abraham & Isaac rappelle aussi une condition sine qua non du don : ce qui est donné doit appartenir à celui qui donne. Pensons à ce sens très négatif de « donner », à savoir : « donner quelqu’un » dans le sens de « livrer », « balancer » « dénoncer » ou « trahir » – comble d’horreur et de lâcheté : je chosifie un tiers et je fais de lui la monnaie de l’échange qui me lie à ses bourreaux. De la même manière, à la question : un père possède-t-il jamais la vie de son fils ? il suffit de penser au fait que, puisqu’il lui a donné la vie, s’il la lui reprend, il la lui vole… Ainsi, comment Abraham pourrait-il offrir ce qui ne lui appartient pas ? Seul Isaac possède sa vie et pourrait la donner. Et dire de Dieu qu’il est – le seul – Celui qui peut donner et reprendre la vie est une contradiction dans les termes, s’il est vrai que « donner, c’est donner, et reprendre, c’est… »
Par ailleurs, l’exemple d’Abraham & Isaac est également intéressant en cela qu’il met en relief la fondamentale question de la volonté. A quoi riment, en effet, un don fait sur demande, un don consenti, voire un don exigé ou arraché ? Non : pour qu’il y ait don, il doit, d’abord, y avoir identité parfaite entre celui qui veut donner et celui qui donne. On saisit alors que ce que Dieu demande à Abraham, ce n’est pas un sacrifice, mais sa sincérité et sa confiance – en un mot : sa foi. Tuer mon fils non parce que je le dois mais parce que je le veux. Et je le veux parce que Dieu le veut. Jusqu’à l’abolition de la volonté individuelle d’Abraham qui se fait instrument, la main de Dieu. Et le don d’Abraham n’aura pas lieu, parce qu’il ne peut pas avoir lieu sans, en même temps, ôter tout son sens à l’acte de donner qui, en effet, implique une non-coïncidence fondamentale entre celui qui donne et celui qui reçoit. Si Abraham n’est plus une personne, s’il est la main de Dieu, et si Dieu est celui qui veut le don et qui, par Abraham, fait le don, alors l’absurdité est patente, qui voudrait que Dieu fasse un don… à Lui-même.
Donner, c’est avant tout un mot fourre-tout et utilisé à tout va. C’est nous-mêmes que nous abusons en en abusant. Mais ces dérives, parfois jusqu’à la déformation, sont éloquentes et nous enjoignent de porter une attention plus grande à la correction de notre langage, en général et en ce qui concerne le verbe donner ou le substantif don en particulier. Toujours est-il que donner, c’est travailler sur soi ; c’est se faire membre – membre d’une famille, d’une communauté, de l’Humanité – mais c’est, aussi, prendre corps – en faisant l’expérience de l’arrachement, en touchant l’autre, en éprouvant sa joie et la faire nôtre. Le don est un partage, une renonciation, une libération. Il nous rend sujets et souverains. La seule question qui se pose encore vraiment, c’est jusqu’à quel point a-t-on le droit de donner quand l’autre le refuse, le rejette ? Le don, s’il ne peut être exigé, arraché, peut-il être imposé sans risquer, ce faisant, de s’annuler ou de se perdre lui-même ? Et renoncer à donner quand cela est nécessaire, urgent, vital, quand cela confine au devoir, est-ce courage ou couardise ?
La rédaction de SENS langue de bois vous propose de retrouver en intégralité et à l’écrit, un des sujets traités par la rédaction dans le dernier numéro de son magazine politique. Cette semaine, retrouvez à la une de l’émission, le sujet réalisé par Mathilde Ferez sur les élections à la présidence de l’UMP.
Par Mathilde Ferez.
Depuis le dimanche 18 novembre, qui devait voir naître le nouveau leader du parti, ça n’arrête pas à l’UMP. Comme dans une comédie, on passe de rebondissement en rebondissement. Sauf que le comique de situation dans une pièce de théâtre, il est drôle parce qu’il finit par trouver une issue. A l’UMP, il n’en est rien : le dénouement se fait longuement attendre. Par conséquent, on ne rit plus, on rit même jaune d’une situation de crise politique ponctuelle qui traduit en réalité une crise politique plus globale. Retour sur ces deux dernières semaines agitées et ses conséquences sur la vie politique française.
La crise interne.
Vote. Copé. Victoire. Fillon. Défaite. Juppé. Militant. Cocoe. Référendum. Depuis le dimanche 18 novembre, on ne sait plus où donner de la tête. Les annonces s’enchaînent sans qu’on comprenne bien ce qui se trame. Essayons de rendre plus clair cet imbroglio dont la fin, au vu des évènements, ne pourra être révélée que dans un prochain numéro !
Dès le soir de l’élection officielle, ça s’annonçait mal : les deux candidats, Jean-François Copé et François Fillon, se déclaraient vainqueurs. Le lundi 19 novembre, on n’a plus qu’un nom, celui du maire de Meaux, et un chiffre, 98, qui représentent les voix de différence entre les deux candidats. Mais, la défaite passe mal chez les fillonistes. D’autant que les votes de certaines fédérations auraient été oubliés dans le comptage des voix. Alors Fillon crie à l’aide et en appelle à Alain Juppé le jeudi 22 novembre afin qu’il joue les médiateurs. De nouveau, c’est un coup d’épée dans l’eau. Samedi 25 novembre, on ignore toujours qui est le nouveau chef de l’opposition. Dimanche soir, une semaine après l’élection officielle donc, on a enfin une petite idée du vainqueur : la commission de recours proclame Jean-François Copé gagnant avec 952 voix d’avance. Mais cette issue aurait été trop simple ! Le mardi 27, un nouvel acteur entre en scène : Nicolas Sarkozy. Il propose l’idée d’un référendum interne afin de « préserver l’unité de sa famille politique » a-t-il affirmé. Dès le lendemain, le nouveau président de l’UMP s’y refusait, jugeant que la constitution par les fillonistes d’un groupe autonome à l’Assemblée rendait caduque cette proposition.
Voilà où nous en sommes actuellement ! Jean-François Copé serait, pour le moment, le vainqueur déclaré. Mais quelle victoire ! Une victoire à la Pyrrhus pourrait-on dire ! Parce qu’indéniablement, le nouveau chef de l’UMP ne sort pas indemne de cette histoire. Sa crédibilité, comme celle de son concurrent, est bien entachée.
A qui donc profite le crime ?
Les retombées du conflit.
La crise de ces dernières semaines n’est évidemment pas sans conséquences. Le principal parti de l’opposition, acteurs politiques et militants, en ressortent exsangues. Ils ont l’impression d’une défaite qui n’en finit pas depuis celle de mai 2012. Certains préfèrent alors se tourner vers de nouveaux visages voire d’autres partis, plus porteurs d’espoir. Les principaux bénéficiaires se divisent en trois camps : les « non-alignés » de l’UMP, le tout jeune parti de François Borloo, l’UDI, et le Front National de Marine Le Pen.
A l’UMP, tous ne sont pas perdants. Nathalie Kosciusko-Morizet et Bruno Le Maire, par exemple, n’avaient rejoint aucun des concurrents. Bien leur en a pris. Ils sont désormais compatibles avec le nouveau président sans être brouillés avec son rival. Par conséquent, il y a de fortes chances pour qu’ils obtiennent une place de choix dans le nouvel organigramme à mettre en place en janvier. Leur absence d’engagement les a fait apparaître aux yeux des militants comme des vecteurs d’apaisement. C’est donc d’une double popularité qu’ils jouissent désormais : ils ont l’attention du chef et des militants. Ils peuvent désormais regarder 2017 avec plus de confiance. Ce ne sont pas les seuls à sortir renforcés de l’affaire. François Borloo a affirmé sur France Inter le lundi 26 novembre que, depuis que l’UMP connaît la crise, quelque 6000 nouveaux adhérents ont frappé à la porte de son parti. Lors de l’inauguration du siège de son parti le mardi 27 novembre, François Borloo s’est senti pousser des ailes. Afin de prouver que sa coalition est crédible et déjà au travail, il a aussi promis que les premières investitures pour les municipales de 2014 devraient être annoncées dans « les semaines qui viennent ». Enfin, il n’a pas hésité à appeler les Français à rejoindre son tout jeune parti en considérant que « l’avenir nous appartient ». Un peu plus à droite, au Front National, on se gargarise également du nombre croissant d’adhérents. Le parti de Marine Le Pen recueillerait en temps « normal » environ 150 adhésions par jour. Grâce à la crise Fillon-Copé, il en aurait reçu environ 400 dès le lundi 19 novembre, et plus de 600 le mercredi.
On le voit, les conséquences pour l’UMP peuvent être redoutables : une perte de son personnel politique et de ses militants qui conduirait alors à l’explosion définitive du parti. Mais, au-delà de cette crise ponctuelle à l’UMP, le conflit auquel nous venons d’assister n’en dirait-il pas plus sur la réalité du principal parti de la droite française et sur l’état de la démocratie représentative en France, aujourd’hui ?
Les vieux démons.
Certes c’est Jean-François Copé et François Fillon que nous avons vu s’affronter ces derniers temps. Mais ces deux hommes ne sont que les représentants d’un clivage qui, à droite, perdure depuis un moment. Peut-être faut-il rappeler que l’UMP, créé en 2002, est le fruit de l’union du RPR et de l’UDF, deux tendances de droites au fond idéologique quelque peu différent. Le RPR chiraquien prolongeait l’héritage gaulliste en promouvant la nation et l’autorité de l’Etat, l’UDF giscardien se voulait, en revanche, plus libérale en matière économique et sociale. L’UMP a évincé cette diversité, et cela d’autant plus avec l’arrivée, en 2004, de Nicolas Sarkozy à la tête de la coalition. A partir de ce moment-là, c’est lui qui a fait consensus, et a tout fait pour que ça dure. On a adopté le style, l’homme sans se poser la vraie question du fond idéologique. Et quand l’homme disparaît, la ligne de démarcation reparaît. Mais avec de nouvelles nuances : celles apportées par Nicolas Sarkozy. Désormais l’opposition a lieu entre une « droite décomplexée », héritage directe des années Sarkozy et de la stratégie Buisson pour la campagne présidentielle de 2012, et un gaullisme social à la Fillon. Les militants semblent avoir davantage choisi le lègue sarkozyste, par nostalgie de l’homme probablement. Par conséquent, on ne voit pas bien ce que défend l’opposition. D’autant que le discours du nouveau président de l’UMP se plait à rester dans le champ de l’anecdote : on ne connaît que trop son discours sur le pain au chocolat et le ramadan. C’est plutôt gênant pour la vie démocratique une opposition à plat. Surtout que le mandat de François Hollande vient de commencer : on a alors besoin d’échanges dans l’hémicycle, de vrais échanges, pour des lois représentatives. Et c’est aussi important que ce tissu politique se recréé vite, parce qu’une crise de ce type ne se restreint pas à l’UMP. C’est un processus qui affecte plus globalement tout le champ politique, de gauche à droite. En effet, le spectacle de fraudes et tricheries encouragent l’idée, déjà très présente dans l’électorat, du « tous pourris », propice à l’abstention ou au partage, avec les extrêmes, de la révolte contre les partis de gouvernement. Privé d’un suffrage démocratique large, ce sont alors ces partis de gouvernement qui perdent beaucoup. Ils deviennent les élus par défaut et ne sont plus ceux qu’on a élu par ce qu’on y croyait mais parce qu’on y croit plus.
Une enquête développée dans le huitième numéro de Sens langue de bois.
La rédaction de SENS langue de bois vous propose de retrouver en intégralité et à l’écrit, un des sujets traités par la rédaction dans le dernier numéro de son magazine politique. Retrouvez l’enquête de la semaine, réalisée par Coline Hallier, sur la question des violences faites aux femmes.
Par Coline Hallier.
Une femme décède tous les trois jours de violences conjugales en France. Une personne est violée toutes les 8 minutes. Ce sont des chiffres que l’on connaît, que l’on entend souvent, mais qui restent choquants. A cela s’ajoute des campagnes d’affichage et des spots télévisés plutôt ébranlants, quoique réalistes, s’adressant à la fois aux témoins et aux victimes de violences conjugales. «Violence conjugale, parlez-en avant de ne plus pouvoir le faire», était la phrase de clôture d’un de ses spots, en 2007. Il avait pour objectif d’encourager les femmes battues à s’émanciper de leur situation au travers d’un appel au 3919, Violence Femme Info, une institution gouvernementale qui les aiderait dans leurs démarches jusqu’au dépôt d’une plainte contre leur conjoint. Pourtant, en 2012, la situation semble au point mort. Seules 8 % d’entre elles portent plainte chaque année, similitude avec les victimes de viols, 10 % se manifestent seulement. A l’occasion de la journée de lutte contre les violences faites aux femmes du 25 novembre et du manifeste des 313 femmes violées publié dans le Nouvel Obs, la question des violences contre les femmes fait la une de l’actualité.
Le viol en France est puni par 15 à 20 ans de prison, il est considéré comme une « acte de barbarie », au même titre que la torture physique. Néanmoins, peu de victimes portent plainte contre leur agresseur et ceci pour plusieurs raisons. 74 % du temps, selon les statistiques de Viols Femmes Information, la victime connaît en effet son agresseur, il fait parti de son entourage plus ou moins proche ; et dans un cas sur deux, il n’a pas à utiliser la violence physique, la domination psychologique est suffisante pour que la victime n’ose en parler au risque de, par exemple, faire éclater une vie de famille. Ceci complique la tâche de la Justice, qui, lors d’une accusation, doit démontrer la véracité des faits, doit prouver que l’acte sexuel n’était pas consenti. Les cas les moins discutés sont bien sûr ceux de viols avec violence ; là où le problème se pose, c’est quand les événements ne sont pas récents, que les mémoires sont brouillées et que la victime en perd de la crédibilité, comme par exemple le procès de la tournante à Créteil qu’ a subie Nina en 1999, examiné au mois de septembre dernier. Si son combat a aboutit, elle » ne conseillerait même pas à une victime d’aller porter plainte », à cause du véritable cauchemar que sont les procès d’assises et les suspicions de « rapports consentants ». C’est une des infamies du viol : la honte et la culpabilité retombent sur la victime plutôt que sur l’agresseur.
Pour remédier à ce phénomène, un manifeste a été publié le 21 novembre dernier, le « manifeste des 313″, écho au « Manifeste des 343 « salopes » de 1971, qui avaient alors déclaré avoir avorté, en 2012 ces 313 femmes, de 18 à 87 ans déclarent, avoir été violée. De la joueuse de tennisIsabelle Demongeot à l’ancienne épouse de l’ex-Premier ministre Marie-Laure de Villepin en passant par Sylvie Fouché, 52 ans, agricultrice, Corinne Gervais, 41 ans, cadre supérieur, ou Audrey Labisle, 18 ans, étudiante, elles ont toutes signées cet appel pour que la honte change de camp. »Après l’affaire DSK, des femmes ont osé parler, le voile s’est un peu levé, je ne voulais pas qu’il retombe, explique-t-elle. Il faut en finir avec l’hypocrisie des images d’Épinal, le viol est un fait social qu’il faut maintenant prendre à bras-le-corps. » C’est à la fois pour lever un tabou, mais surtout pour souligner l’ampleur du phénomène, 1 femme sur 10 est ou a été violée en France. Si l’on rajoute à cela les dégâts dus aux violences conjugales, la situation est clairement problématique.
Pourtant, ce n’est pas comme si rien n’était prévu : des lois existent. Mais elles sont mal adaptées, ne prennent pas en considération les risques que prennent les femmes qui accusent leur conjoint, et surtout, elles ne sont pas suffisamment ancrées dans les mentalités. Il faut dire qu’elle sont assez récentes : ce n’est seulement qu’à partir des années 1990 en France, que la plupart des lois existantes sur les violences conjugales, le harcèlement sexuel et la parité homme/femme au travail ont été votées. Récentes, ces lois sont également d’une efficacité toute relative. A la suite de la journée de l’élimination de la violence à l’égard des femmes du 25 novembre 2009, François Fillon déclarait que » la lutte contre les violences faites aux femmes sera décrétée Grande Cause Nationale » pour l’année 2010, sans grand succès, le nombre de décès n’ayant reculé ni le nombre de plaintes augmenté, même si des mesures phares furent mises en place. L’ordonnance de protection en cas de « violence vraisemblable » instaurée par Roselyne Bachelot, ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale de l’époque, a cependant parfaitement fonctionné dans le département pilote de Seine Saint Denis.
Mais les choses vont-elles changées avec le gouvernement de Jean Marc Ayrault, au passage parfaitement paritaire, rappelons-le, qui a instauré un Ministère des Droits des Femmes, pour faire de l’égalité entre les genres une généralité ? Cette année, signalons que ce sont aussi les 20 ans du 3919, le numéro d’urgence destiné aux victimes de violences conjugales. Ainsi, pour la journée de l’élimination de la violence à l’égard des femmes du 25 novembre, François Hollande, Cécile Duflot, ministre du Logement, et Najat Vallaud-Belkacem, « la » ministre des droits des femmes, se sont rendus dans un foyer d’accueil parisien pour femmes battues. François Hollande y a parlé d’un « plan global », discuté le vendredi 30 novembre, dans le cadre d’un comité inter-ministeriel sur le droit des femmes, ce qui ne s’est pas produit depuis 12 ans. Il a pour volonté d’améliorer et d’appliquer partout sur le territoire la mesure instaurée par Roselyne Bachelot en 2010, de construire 5 000 logements sociaux réservés à cette catégorie de population, de mieux former les personnels en charge de ces affaires, qu’il s’agisse des gendarmes, policiers, juristes, avocats… De surcroit, Najat Vallaud-Belkacem a parlé de l’instauration, d’ici la rentrée 2013, d’un apprentissage de l’égalité des genres à l’école « dès la dernière classe de maternelle jusqu’à la fin du primaire. » Le gouvernement entend donc mettre un terme aux violences faites aux femmes, espérons que cette fois-ci les mesures prises aient une véritable efficacité, et que l’appel des 313 femmes violées ne soit pas oublié. Affaire à suivre donc.
Une enquête développée dans le huitième numéro de Sens langue de bois.
Il y a quelques semaines, trensistor publiait la première édition de sa fiction d’actualité, Priorité au direct, sur la question kurde. Si les attentats évoqués dans cette édition spéciale sont évidemment fantaisistes, les éléments de contexte évoqués pour analyser la situation sont avérés. La minorité kurde n’est pas présente qu’en Turquie, mais dans de nombreux pays du Moyen-Orient, et cette présence est souvent source de conflits.
Si vous souhaitez vous documenter sur cette question et préciser les analyses de l’émissions, voici quelques conseils…
Hamit Bozarslan est l’un des grands spécialistes de cette question. Son livre intitulé Les Kurdes : l’autre conflit du Moyen-Orient (Autrement) propose une synthèse très précise.
On peut aussi consulter L’Atlas des peuples d’Orient (La Découverte), qui s’intéresse entre autres au peuple kurde, à travers une approche historique et géographique illustrée par de nombreuses cartes.
Enfin, sachez que le jeune chercheur Mehmet Orhan soutiendra sa thèse de sociologie politique intitulée « La violence politique dans l’espace kurde de Turquie : fragmentations, mobilisations, participations et répertoires », le jeudi 22 novembre 2012 à 13h à l’EHESS – Salle Lombard - 96, boulevard Raspail – 75006 Paris.
Bonne lecture… en attendant une nouvelle fiction dans Priorité au Direct.
La rédaction de SENS langue de bois vous propose de retrouver en intégralité et à l’écrit, un des sujets traités par la rédaction dans le dernier numéro de son magazine politique. Cette semaine, retrouvez à la une de l’émission, le sujet réalisé par Mathilde Ferez sur la question du rapport Jospin.
Par Mathilde Ferez.
Pol’éthique
Et oui, politique et éthique sont deux mots qui peuvent aller de pair ! L’ancien Premier ministre socialiste Lionel Jospin a remis ce vendredi 9 novembre à François Hollande trente-cinq propositions pour rénover la vie politique française et rapprocher les citoyens de leurs élus. Le président de la République a annoncé qu’il consulterait, sur la base des 35 propositions, les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, ainsi que les chefs des partis politiques représentés au Parlement dans les prochaines semaines. Un projet de loi constitutionnel devrait être présenté au début de l’année prochaine. La mesure phare de la commission est la remise en cause du cumul des mandats. Cependant les réflexions ne s’attachent pas seulement à rénover le statut du politique et sa gestion du pouvoir. Elles révèlent un nouvel intérêt pour le citoyen et sa représentativité. Et chez les politiques ça ne fait pas que des heureux : tour de piste des propositions et des réactions.
La nouvelle donne du politique.
C’est est fini de certains privilèges. Dans sa volonté de rénover la vie politique française, le rapport Jospin propose des réformes qui, si elles sont acceptées, pourraient enfin changer l’image de l’élu. En tête, l’interdiction du cumul d’un mandat de député ou sénateur avec un mandat « d’exécutif local ». Ce régime s’appliquera pour les députés comme pour les sénateurs, qui pourraient toutefois détenir un mandat de conseiller municipal, communautaire, général ou régional, sans fonction exécutive. Les ministres n’échappent pas à ce renouveau : la commission refuse tout cumul entre des fonctions ministérielles et un mandat local. En outre, avec la suppression de la Cour de justice de la République, instance habilitée à juger les crimes et délits perpétrés par les ministres dans l’exercice de leurs fonctions, ils seront désormais jugés comme tout autre citoyen. Mais ce ne sont pas que les postes secondaires qui sont touchés par la réforme. Le président de la République voit son statut évoluer. Comme tout justiciable, le président sera dorénavant responsable pénalement des actes accomplis avant ou en dehors de ses fonctions. De même ce dernier ne pourra plus siéger de droit au Conseil Constitutionnel.
Les innovations ne touchent pas seulement l’élu : l’homme politique en campagne devra s’aventurer sur d’autres terrains pour conquérir les fameuses signatures. La sempiternelle course aux 500 parrainages d’élus permettant de concourir à l’élection présidentielle laissera sa place à un autre marathon : la collecte de 150.000 signatures de citoyens. Cela évitera au Front National de brandir la théorie d’un complot fomenté par les autres partis en lice pour empêcher sa candidature. Mais c’est surtout un autre rapport entre politique et citoyens que tend à créer cette proposition de réforme. En effet, l’obtention de signatures citoyennes ne fait plus des candidats à la présidentielle les simples jouets de négociations un peu troubles entre des professionnelles de la politique. Les candidats proposés représenteront, avant le suffrage populaire, une émanation directe de l’espace citoyen collectif. Les réformes qui touchent le statut de l’homme politique, élu ou en devenir, ont des répercussions indirectes sur la place du citoyens. Voyons maintenant les propositions qui touchent plus directement la vie du citoyen.
La nouvelle donne du citoyen.
La mesure phare qui touche le citoyen est la révision du scrutin législatif. Le rapport propose une élection à la proportionnelle de 58 députés sur les 577 qu’en compte actuellement l’Assemblée nationale. Il est intéressant de noter que ce projet ne tombe pas dans l’écueil d’une surreprésentation de la diversité qui mène fatalement à l’instabilité gouvernementale. Le nombre limité de députés révèle dans un premier temps la volonté de dégager une majorité claire. En outre, si ce système voit le jour, les électeurs effectueront un double vote. Une première fois pour leur député, selon le scrutin uninominal à deux tours que nous connaissons déjà, une seconde fois pour une liste nationale liée à une formation politique. C’est à partir de cette liste nationale que se déduit le résultat de la proportionnelle : selon les votes obtenus sur cette liste, les sièges se distribuent entre tous les partis. Cette vision du mode de scrutin proportionnel parait relativement équilibrée. Par le double vote, il permet d’une part l’émergence d’une majorité claire, et offre l’occasion, d’autre part, aux formations politiques de moindre envergure d’exister sur les bancs de l’Assemblée. Cette meilleure visibilité des petits partis est soutenue par un autre projet qui laisse à espérer que l’effort vers plus de représentativité n’est pas que chimère. Le texte final défend en effet l’idée d’un assouplissement des règles de remboursement des frais électoraux et des campagnes électorales des partis secondaires, propre à leur assurer une existence dans les compétitions électorales par un accès facilité aux médias. L’idée d’équilibre au sein du scrutin se retrouve enfin dans la révision du mode d’élection des sénateurs, en suggérant que soit renforcé le poids des collectivités en fonction de leur démographie, maintenant ainsi une surreprésentation des communes, mais la ramenant à des proportions moins caricaturales qu’aujourd’hui. Au-delà de l’opinion citoyenne singulière, c’est donc la France dans sa diversité, tant celle des communes, des départements et des régions que la commission a cherché à propulser. Oui, mais seulement certains politiques se passeraient bien d’une nouvelle représentativité, préférant l’éternel continuité.
Remous et réactions.
Les réactions de l’opposition se cristallisent justement sur la révision du mode de scrutin pour les élections sénatoriales. Elle représente pour eux une stratégie électorale de la part de la gauche. En favorisant la voix des régions par la modification du scrutin, la gauche baliserait son chemin pour les prochaines élections de 2014. Mais ce qu’il déplore surtout, c’est la rupture que ce nouveau scrutin risquerait d’entraîner avec la France rural, cette France de la périphérie qui serait trop oubliée à Paris. Et cet argument n’a pas que du succès à droite : au PS aussi on le regrette ! Seulement le présupposé n’est pas le même. Si François Rebsamen, maire de Dijon, ou Gérard Colomb, maire de Lyon, usent de cet argument, c’est par rapport au non-cumul des mandats. Selon eux, la double casquette permettrait un juste équilibre entre la sphère nationale et la sphère locale. Ces arguments se justifient quand on les considère à partir du rôle de député. Le parlementaire, en effet, afin de jouer pleinement son rôle de représentation nationale doit connaître ce va-et-vient, parce qu’il représente la France, dans sa globalité. En revanche, l’argument apparaît moins pertinent si l’on se place du côté de l’élu local. En effet, le mandat local est souvent utilisé à des fins utilitaires, comme tremplin pour des ambitions nationales futures. Et cette ambition sous-jacente contribue très souvent à discréditer le politique : on le croit ici, à côté, mais il regarde ailleurs. Alors, oui, avec le non-cumul des mandats, les politiques ne pourront plus jouer de ce va-et-vient entre le centre et la périphérie. Mais si ce mouvement s’arrête pour que les élus se concentrent davantage sur leur rôle, ce sera le mouvement de confiance entre le citoyen et le politique qui pourra être relancé. Et c’est cela qui doit passer avant toute chose : des hommes politiques plus crédibles, parce que compétents, pour une République plus crédible.
Une enquête développée dans le sixième numéro de Sens langue de bois.

Du Jeudi 18 au Dimanche 21 octobre
Les rendez-vous de l’histoire de Blois
(À Blois)
Du Jeudi 8 au Samedi 10 novembre
Journées de l’économie 2012
(À Lyon)